Mes photographies sont des fragments de réalité.
Extraites de l’immensité du hors cadre, mes images sont des échantillons de corps, d’objets, de panoramas ou de matériaux ; ce sont des prélèvements visuels dont je scrute l’étrangeté et que je collectionne avec une redondance assumée.
J’ai un contact quasi charnel avec les choses que je photographie, dont je cherche à faire émerger les motifs et à figer des textures aussi sensuelles que surprenantes.
Pour appréhender mes sujets j’adopte la posture frontale du géomètre qui fait des relevés, ou celle de l’extraterrestre survolant une planète inconnue, illisible au premier abord. J'emprunte à la science l’observation de l’infiniment grand et de l’infiniment petit pour constater leurs similitudes ; zoomer et dé-zoomer devient alors ma manière de rendre compte des différents états de la matière qui se déplient sous mes yeux à travers des transformations incessantes.
Dans ce contexte, le défi du vide et du vertige s’impose à mon esprit, ce qui amène souvent mon propre corps à se positionner en surplomb ou en contre-bas de mes sujets. La dynamique éphémère du vivant m’invite d’ailleurs à accepter la perte de repères dans l’espace et dans le temps, c’est pourquoi j’utilise des cadrages qui brouillent la lisibilité et transforment les choses banales en des objets inédits, suspendus dans une dimension énigmatique.
Dans ma photographie la figuration et l’abstraction ne se contredisent pas, mais cohabitent.
J’en trouve une confirmation dans la peinture : il suffit de s’approcher d’un tableau de Gustave Courbet représentant une falaise ou une vague pour voir surgir une même substance picturale fragmentée et faussement chaotique , mais chromatiquement bien orchestrée.
Prenant exemple sur les Vagues de Courbet, je supprime le contexte, la perspective et la notion d’échelle dans un sujet figuratif et vais jusqu’à éliminer la notion d’orientation, afin de pouvoir proposer mes images dans tous les sens de lecture.
Aussi, dans la série ÉLOGE DE LA VAGUE ( 2021) je propose des variations autour d’une forme, celle d’une vague absolue qui impose au spectateur la confrontation avec l’élément-matière et sa plasticité ; et comme dans ma topologie personnelle les objets se transforment sans cesse, par la spécificité de mon approche je laisse advenir autre chose dans une vague : une dentelle, un nuage ou une montagne.
Ce parti-pris fait émerger un champ de perceptions autres, à l‘image des marbres de Toscane appelés « Paesine », des paysages chimériques gravés dans le calcaire par des infiltrations minérales, que l’imaginaire collectif identifie comme des villes, des montagnes, des forêts ou des rivages. Ce sont des illusions de paysagesqui interrogent la forme même du paysage.
Convaincue que la différence entre moi et une pierre, un arbuste ou un lichen n’est qu’illusoire, je dépasse les fausses oppositions entre minéral et végétal, liquide et solide, animé et inanimé. Je recherche l’ambivalence des choses, l’indétermination des éléments et le côté insaisissable du réel, comme le montrent les séries AMPHIBIA et MINÉRALITÉ (2023-2024).
Partout j’entrevois un alphabet non encore déchiffré et lorsque l’humain fait irruption dans le paysage, je le regarde comme une énigme parmi d’autres. Je guette sans cesse un lexique primitif, dépourvu de grammaire, qui me permettrait d’accéder à une structure primordiale, à jamais mystérieuse, antérieure à tout récit articulé dans la verbalité .
Je n’ai pas d’histoires à raconter, mais seulement des émotions et des interrogations à partager à travers les formes changeantes du réel que le motif permet de recomposer.
Qu’elle soit récente ou ancienne, personnelle ou collective, l’ histoire est une narration que nous fabriquons en grande partie pour combler notre ignorance face à une réalité dont il nous manque une vision d’ensemble. J’accepte les vides, les pertes, les inconnues et recherche un nouvel équilibre dans ce qui n’est ni stable, ni clairement défini. C’est en cela que ma photographie n’est pas narrative.
Je cherche à capturer l’expérience d’un trouble sensoriel pour la proposer au spectateur auquel j’adresse une simple vibration ; et si j’associe mes sujets SANS MOTIF APPARENT (série en cours) c’est parce que l’exploration du Motif est au cœur de ma démarche : elle en est la principale Raison.



